Joseph Clément Juglar (15 octobre 1819 à Paris – 28 février 1905 à Paris) est un médecin et économiste français. Savant éminent, Juglar a appartenu à l’Institut international de statistique ainsi qu’à l’Académie des sciences morales et politiques. Dans son ouvrage Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre  et aux États-Unis (1862), il met en relief la relative régularité du retour des crises économiques  et formule une des premières analyses consistantes du « cycle économique ».

Extraits de « Des crises commerciales et de leur retour périodique  en France, en Angleterre et aux États-Unis » (1862)

Les crises, comme les maladies, paraissent une des conditions de l’existence des sociétés où le commerce  et l’industrie dominent. On peut les prévoir, les adoucir, s’en préserver jusqu’à un certain point, faciliter la reprise  des affaires ; mais les supprimer, c’est ce qui jusqu’ici, malgré les combinaisons les plus diverses,  n’a été donné à personne. Proposer un remède à notre tour, quand nous reconnaissions le peu d’efficacité  de ceux des autres, n’était pas possible, d’autant que leur évolution naturelle rétablit l’équilibre  et prépare un sol ferme sur lequel on peut s’appuyer sans crainte pour parcourir une nouvelle période. (…)

L’exagération du commerce intérieur et extérieur à des prix enflés par la spéculation et non aux prix naturels,  voilà une des principales causes de tous les embarras pour la vente des produits. Le dernier détenteur ne pouvant  les écouler à un prix supérieur, tous les échanges sont arrêtés, la marchandise offerte, la baisse rapide de 25 à 30 pour 100 en quelques mois, effaçant ainsi en un instant la hausse de plusieurs années. […] On prétend que l’histoire ne se répète pas ; nous sommes cependant toujours en présence des mêmes faits et mêmes manifestations,  quoique les formes, l’objet lui-même puissent varier.  Que la spéculation porte sur un produit ou sur un service rendu,
elle pourra se transformer à l’infini…
(…)

Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d’une grande prospérité ;
nous signalerons les entreprises et les spéculations de tout genre ; la hausse des prix de tous les produits,  des terres, des maisons ; la demande des ouvriers, la hausse des salaires, la baisse de l’intérêt,  la crédulité du public, qui, à la vue d’un premier succès, ne met plus rien en doute ; le goût du jeu, en présence d’une hausse continue, s’empare des imaginations avec le désir de devenir riche en peu de temps, comme dans une loterie. (…)

De cet ensemble d’observations, il ressort qu’une nation se trouve toujours placée soit dans une période prospère,  soit dans une période de crise, soit dans une période de liquidation, périodes toujours faciles à reconnaître. […]

Une crise ne survient jamais à l’improviste, elle a toujours été précédée
d’une période de grande prospérité et d’un grand mouvement d’affaires
qui n’a pu avoir lieu sans une progression, pour ainsi dire, continue de hausse.
(…)

La crise serait donc l’arrêt de la hausse des prix, c’est-à-dire le moment où l’on ne trouve plus de nouveaux preneurs. Le mouvement des échanges, jusqu’ici très rapide, très avantageux, tout à coup arrêté, ceux qui espéraient vendre  et surtout les derniers acheteurs ne savent plus que faire de leurs marchandises ; ni au-dedans ni au dehors  on ne peut les placer, et cependant il faut faire face aux échéances. On se précipite sur les banques pour obtenir  de nouveaux moyens de crédit, pour proroger les échéances par des renouvellements ; Le portefeuille du banquier prend des proportions de plus en plus considérables. (…)

Les crises sont donc précédées d’une période prospère et suivies d’une période de liquidation.  Dans le langage vulgaire, la période prospère n’a pas de nom ; c’est ce que l’on regarde comme l’état normal,  on n’en parle même pas ; il en est de la prospérité comme de la santé, rien ne paraît plus naturel.

Au moindre trouble, au contraire, tout le monde s’émeut,  on s’étonne, on s’inquiète, on se plaint. (…)

En résumé, tout accroissement rapide et continu des affaires pendant un certain nombre d’années  est le précurseur d’une crise. […] Il y a, en effet, des moments dans la vie des peuples où tout paraît conspirer  pour donner un essor sans pareil aux affaires. On travaille pour un débouché que l’on a cru sans limites et qui, jusqu’ici, avait absorbé tout ce qu’on lui offrait. La hausse des prix même n’avait pas ralenti le mouvement ;
puis, malgré une impulsion donnée avec une vigueur qui ne paraissait pas devoir rencontrer d’obstacles,  tout se ralentit tout à coup par suite du refus des banques de continuer leurs avances au commerce,  car on ne se contente plus de leurs billets et on s’attaque à leur encaisse. […] Le crédit est le principal moteur, il donne l’impulsion ; c’est lui qui donne une puissance d’achat qui paraît illimitée ;  on s’aperçoit dans les crises qu’il est loin d’en être ainsi. (…)

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