[Utilisable dans le chapitre sur Travail et Emploi]

Alors que le Smic va automatiquement progresser (faiblement) le 1er janvier prochain, le rapport du groupe d’économistes chargés d’éclairer les pouvoirs publics sur la revalorisation du salaire minimum prône une grande prudence. Il préconise de modifier les paramètres servant à l’indexation du Smic. Et, allant plus loin, il s’interroge sur le besoin de maintenir un Smic unique pour tous, suggérant, plutôt, de le différencier selon l’age des salariés et les régions géographiques.

Faites entrer l’accusé ! A quelques jours d’intervalle, le niveau du smic a été désigné par diverses personnalités comme l’un des responsables de la dégradation de l’emploi en France. Un débat récurrent mais qui prend d’autant plus d’acuité que le gouvernement ne parvient pas – contrairement aux engagements du chef de l’Etat – à inverser la courbe du chômage. A court terme, l’Insee n’entrevoit d’ailleurs qu’une stabilisation de ce taux, à 10,2 % en juin prochain.

Cette fois, c’est Pascal Lamy qui a allumé la mèche. L’ex-directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, réputé proche de François Hollande, a plaidé, mercredi 2 avril, en faveur d’une plus grande flexibilité sur le marché du travail. Lors de l’émission « Questions d’Info » sur LCP, en partenariat avec Le Monde, M. Lamy a estimé qu’à ce « niveau de chômage, il faut aller vers davantage de flexibilité, et vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au smic (… ). Un petit boulot, c’est mieux que pas de boulot ».

La saillie n’est pas passée inaperçue dans un pays qui n’a pas oublié les épisodes du CIP (contrat d’insertion professionnelle) d’Edouard Balladur en 1994 et du CPE (contrat première embauche) de Dominique de Villepin en 2006. A peine entré dans ses nouvelles fonctions de ministre des finances, Michel Sapin a voulu étouffer dans l’oeuf la proposition de M. Lamy, en déclarant, jeudi 3 avril, ne pas être favorable à la « généralisation » de ces mini-jobs. […]

Dans leur ouvrage, Changer de modèle (Odile Jacob), paru le 3 avril, les économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen estiment nécessaire de repenser le rôle et la politique du smic, car, écrivent-ils, « un salaire minimum trop élevé peut nuire à la fois à l’emploi, à la confiance et à la mobilité sociale ».

Revalorisé de 10 centimes le 1er janvier, le smic se monte actuellement en France à 9,53 euros brut de l’heure, soit un salaire brut mensuel de 1 445 euros pour un salarié travaillant 35 heures par semaine.

A court terme, les trois auteurs préconisent un gel partiel du salaire minimum. En contrepartie, ils proposent de limiter les allégements de charges sur les bas salaires accordés aux entreprises. Des sommes qui pourraient être utilisées pour doper la prime pour l’emploi ou le revenu de solidarité active. A moyen terme, MM Aghion, Cette et Cohen défendent « une réforme ambitieuse du smic » qui ne doit exclure a priori aucun aspect. De la désindexation du smic sur l’inflation à l’instauration d’un salaire minimum dont le montant varierait selon l’âge en passant par une régionalisation du dispositif [car les niveaux de prix diffèrent fortement entre régions], les trois économistes n’entendent se fermer aucune porte.

Selon eux, « les seuls critères à prendre en compte doivent être ceux de la lutte contre la pauvreté, de l’équité et des impacts économiques, en particulier sur la compétitivité et l’emploi ».

Tous les économistes ne sont pas d’accord pour trouver aujourd’hui le niveau du smic trop élevé, et encore moins pour lui imputer le niveau de chômage actuel. Ainsi Eric Heyer, directeur adjoint au département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), rappelle que le smic se situe à 60 % du salaire médian et qu’il était à un niveau équivalent début 2008, quand la France affichait un taux de chômage de 6,8 %.

« Le chômage a augmenté à cause de la crise et non du smic. Le salaire minimum n’est pas responsable du chômage de masse », souligne M. Heyer. Ce dernier conteste également l’opportunité de régionaliser le smic au motif que les niveaux de vie diffèrent de Paris à Limoges (Haute-Vienne) ou Annonay (Ardèche). « Le smic ne doit pas servir à réduire les inégalités régionales ou la pauvreté, mais doit permettre à chacun de vivre correctement de son travail. »

Et, même si les études d’économistes comme Francis Kramarz ou Pierre Cahuc montrent que les baisses du coût du travail sont efficaces pour l’emploi des moins qualifiés, voire déterminantes pour l’emploi des jeunes, M. Heyer estime également risqué de promouvoir le concept de smic jeunes. Cela reviendrait selon lui à ne plus payer les jeunes en fonction de leur productivité et à négliger les différences de qualification et d’expérience.

L’économiste est néanmoins hostile, dans la conjoncture actuelle, à une hausse du smic. L’OFCE a calculé qu’une augmentation de 1 % du salaire minimum détruirait 18 000 emplois et en créerait 13 700 sur cinq ans, soit un solde négatif de 4 300 emplois.

Ce débat autour du smic intervient au moment où l’Allemagne, souvent montrée du doigt de ce côté du Rhin pour ses mini-jobs à moins de 400 euros par mois, a décidé d’instaurer un salaire minimum d’un montant de 8,50 euro brut de l’heure. […]

http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/04/05/en-france-le-debat-sur-le-niveau-du-salaire-minimum-est-relance_4396337_1698637.html

Publicités